Cette nuit-là, fallait pas m'emmerder. Je dis ça, c'est souvent le cas, la nuit, c'est sacré, faut que je dorme, sinon ça chie
sévère. Je rectifie. Ce nuit-là, bien plus qu'une nuit ordinaire, fallait pas m'emmerder. Ouais, parce que cette nuit-là succédait à une journée pourrie. En tout cas, plus pourrie que
d'habitude.
Déjà, le réveil. Six heures du matin, un bruit de taré m'a percé les tympans. Bordel, la cuite de la veille s'est entièrement dissipée. Impossible de fermer l’œil après ça ! En commandant mon petit déjeuner, j'étais déjà sur le point de porter plainte. Un hôtel de standing avait l'obligation contractuelle d'éviter ce type de désagrément. Mais j'avais pas envie d'ajouter à mon énervement un autre énervement. J'imagine sans mal la scène. Le directeur se pointe, fait des courbettes, s'excuse, assure que cela n'arrivera jamais plus. Ce travail mental me donnait déjà envie de vomir ! J'ai pas moufté. Peut-être aurais-je dû, allez savoir !
Je me suis habillé, avant de constater que mes fringues étaient salopés. Je n'avais plus aucun souvenir de ce que j'avais vécu la veille. Aussi, je ne comprenais rien. Des tâches de boue, de plâtre, des traces indistinctes, verdâtres, curieuses, bizarres. Des trucs impossibles à identifier. Où avais-je passé la soirée ? Je ne m'en souvenais plus. Et cela n'avais strictement aucune importance. Mes fringues étaient dégueulasses, il fallait que je me change. Bon, je n'avais pas de rendez-vous avec une star de la télé, rien à voir, mais j'avais une image de marc à honorer. Je ne pouvais pas sortir dans la rue avec une tenue négligée. Surtout que certaines tâches pouvaient laisser penser que... non, rien. Oublions.
Des fringues de rechange, j'en avais. Aucun problème à ce niveau. Mais je ne trouvais rien à mon goût du jour. Bordel ! Jean t-shirt, en semaine, c'est l'idéal. Mais un vendredi soir, pas question ! Et puis quoi, encore ? Je suis un plouc, c'est ça ? Non, il me fallait une tenu plus cool, plus décente, plus remarquable. Je ne supportais pas d'être ordinaire. J'ai donc enfilé un ensemble coloré, fait sur mesure ; une superbe parure avec chapeau assorti, c'était vraiment de la balle ! Dans la rue, j'ai croisé tous les tarés habituels de Los Angeles. Des schizos, des clodos, des prolos, la rue, quoi ! Des gens, des humains ! De la merde, en somme, mais il ne faut pas le dire, ça fait méprisant, la vérité est toujours négative, dégradante, infecte...
Je suis allé faire mes courses en ville, avec mes petits sacs. Très chic. Des bouseux m'ont obligé à attendre à la caisse. Vous y croyez, ça ? J'ai attendu derrière des larves adeptes du coca-cola et des biscuits au chocolat, à dix heures du matin, sans réagir. Je suis trop bon, parfois. Ces jeunes venaient s'approvisionner en sucres et en gras, avec un peu de chance ça les tuerait avant la quarantaine, je pouvais bien sacrifier un peu de mon temps !
Je suis allé déjeuner dans un fast-food bondé à bloc. J'adore être entouré de pauvres. Je me sens supérieur à eux, et pas mal d'indices tendent à me prouver qu'ils reconnaissent ma supériorité. J'ai partagé ma table avec des inconnu, de jeunes écervelés déversant à qui veut l'entendre des théories foireuses sur le monde, la télé, l'internet, la vie... L'exaspération a rapidement succédé à l'amusement. Je n'en pouvais plus.
Une fois rassasié, je suis allé dans une salle de jeux d'arcade, à l'ancienne. J'y suis resté durant des heures. Ok, les jeux vidéos, c'est n'importe quoi, ça sert à rien, c'est débile, mais ça occupe. Quand on a du temps à tuer, les jeux vidéos permettent de dénicher un semblant de vérité à l'émotion du quotidien. Triste, dites-vous ? Je vous emmerde ! C'est la vie, tout simplement. Rechercher la vérité dans un univers d'illusion, c'est la vie, j'y peux rien. Faut l'accepter ou crever.
J'ai passé des heures à jouer. Avec de jeunes merdeux qui me reluquaient de la tête aux pieds. Pensez-vous, un vieux bien fringué, sans doute blindé de thunes, c'est une attraction pour eux... Et à la fin, j'ai eu faim. Il fallait que je me repaisse de viande, de pain, de saloperies innommables et dégueulasses...
Je suis allé au Mac'do le plus proche. Un établissement sur deux étages. Je suis allé à l'étage supérieur. Il y a toujours moins de monde. Même les jeunes vigoureux préfèrent rester au rez-de-chaussée, pour ne pas fatiguer leur petites rotules. Nous vivons à une époque du moindre effort, et d'obèses... Le passage à la caisse fut plus long que prévu. On m'avait tiré mon portefeuilles. Sans doute un merdeux de la salle d'arcades. J'ai payé avec de la monnaie, j'en ai toujours dans les poches. J'étais bon pour une déclaration au commissariat, et pour faire opposition de mes cartes bancaires.
Après avoir usé mon forfait mobile, je me suis rendu dans une galerie d'art. Je connaissais l'artiste, un vrai con. J'aime fréquenter les cons, ils sont toujours intéressants, et leur conversation est souvent originale. Il m'a présenté à un groupe d'amis, des excentriques typiques de Californie. Beaucoup d'homosexuels, c'est pas du jugement, ils le proclament comme une valeur morale. Nous nous sommes rendus dans une boîte privée. Ça aurait pu être sympa, mais non. Décidément, quand ça veut pas...
Je me suis tellement fait chier, que j'ai picolé jusqu'à perdre connaissance. Comme la veille, sans doute, même si je ne me souvenais plus de la soirée précédente... Les discussions volaient bas, très bas, des thèmes techniques sur les meilleurs méthodes pour sculpter, peindre, bordel, je m'en foutais. Moi j'adore quand ils délirent sur la fin du monde, la génétique, la chirurgie plastique... là, que dalle ! Du chiant, du chiant et du chiant ! Heureusement, la picole valait le coup. J'ai bu, j'ai bu. Je suis tombé. Je me suis relevé. Il restait deux personnes dans la boîte, la barmaid et une artiste, aussi torchée que moi. Je me suis tâté. Pouvais-je encore honorer cette créature après une telle cuite ? J'ai estimé que oui.
Elle, non.
Je suis retourné à l'hôtel passablement déçu, en titubant.
Impossible de prendre une douche. J'ai enlevé mes vêtements les plus lourds, et me suis jeté sur le lit. Morphée, enfin, viens m'attraper, je ne suis pas homo, mais pour toi je peux faire une exception...
Sauf que Morphée s'est fait botter le derche par un cri venu de l'enfer. C'était quoi, ce vacarme ? Une sirène ? Une alerte au feu ? J'ai tendu l'oreille, et l'évidence m'a fait rendre une partie des liquides ingérés ces dernières heures. Sur la moquette blanche, imaginez le tableau... Là, j'en pouvais plus. Une grognasse hurlait dans l'hôtel. Était-ce un cri isolé, unique ? Pas du tout ! C'était une série de cris. Un chant, même ! L'horreur sur terre !
Je me suis rué dans le couloir, tel un radar, je suivais le son. Et il y en avait, du son. Enfin, peut-être pas tant que ça ; en fin de note, ça s'effondrait, et j'entendais juste un souffle glaireux. J'ai trouvé l'origine du mal, à deux pas de ma propre chambre. Je suis entré, ce n'était pas fermé. La connasse chantait dans son bain, vous y croyez, ça ?
J'ai déboulé dans la salle de bain en caleçon et t-shirt. Elle n'a pas réagi. Elle beuglait, comme ça, genre je me fous de tout, surtout des voisins ! Pas gênée la nana !
Je me suis fait un devoir de lui apprendre la courtoisie, à cette grognasse !
Je lui ai fait chanter des bulles, moi !