Je découvre sur le tard ce classique de la science-fiction. Mieux vaut tard que jamais !
La SF de la première moitié du 20ème siècle s’est surtout révélée par quelques œuvres
d’anticipation, comme ce « meilleur des mondes. » Je le placerais volontiers aux côtés de « l’île du docteur Moreau », « Fahrenheit 351 » et
« 1984 »…
J’ai parfois du mal avec le style de cette époque. Je n’ai jamais aimé lire H.G Wells, même si dans le fond, je trouve
son œuvre géniale. C’est bien pareil avec Aldous Huxley… Bon sang, que le style est pâteux, sans vigueur, sans verve ! J’ai eu beaucoup de mal à me plonger dedans. Et pourtant, ce qu’il
raconte est d’une puissance visionnaire assez étonnante et audacieuse. Rappelons que le roman a été écrit en 1932, trois ans après le crack boursier.
Huxley évoque très peu l’économie, préférant se centrer sur le social… mais l’économie qui découle de la société
décrite est à peu de choses près celle que nous vivons actuellement !
La société qu’il dépeint est une société conçue pour le bonheur de chacun. Et qu’est-ce que le bonheur, si ce n’est la
satisfaction immédiate de tous nos désirs…
Le roman se découpe en deux parties très distinctes. La première décrit le système, son fonctionnement, ses rouages,
et la seconde se focalise sur une intrigue opposant cette société à l’ancienne, celle que le lecteur connaît bien.
Pourquoi cette œuvre est-elle si visionnaire ? Parce que l’auteur semble avoir tout compris sur la nature
humaine, et qu’aujourd’hui encore, on peut y voir une évolution possible de la société. Ce n’est pas une anticipation obsolète, qui aurait perdu de son sens avec le temps… Ce bouquin aurait pu
être écrit le mois dernier, ce qu’il prévoit serait tout aussi juste et pertinent…
Je ne vais pas tout raconter, dresser un résumé de ce que j’ai lu, car cela n’aurait pas beaucoup d’intérêt. Je vais
simplement recopier les passages qui à mes yeux sont les plus emblématiques :
« Et, en effet, quatre-vingt trois Deltas brachycéphales noirs, presque privés de nez, étaient occupés à
l’emboutissage à froid. Les cinquante-six tours à mandrins et à quatre broches étaient desservis par cinquante-six Gamma aquilins de couleur gingembre. Cent sept Sénégalais Epsilons
conditionnés à la chaleur travaillaient dans la fonderie. Trente-trois femmes Deltas, à tête allongée, couleur de sable, au pelvis étroit et ayant toutes, à 20 millimètres près, une taille de
1,69m, taillaient des vis. Dans la salle de montage, les dynamos étaient assemblées par deux équipes de nains Gamma-Plus. Les deux établis bas se faisaient face ; entre eux s’avançait
lentement le transporteur à courroie avec sa charge de pièces détachées ; quarante-sept têtes blondes faisaient face à quarante-sept brunes ; quarante-sept nez épatés, à quarante-sept
nez crochus ; quarante-sept mentons fuyants à quarante-sept mentons prognathes. Les mécanismes complètement montés étaient examinés par dix-huit jeune filles aux cheveux châtains et bouclés,
vêtues de vert Gamma, emballés dans des cadres par tente-quatre hommes Deltas-Moins courts sur jambes et gauchers, et chargés sur les plates-formes et les camions en attente par soixante-trois
Epsilons semi-Avortons aux yeux bleus, aux cheveux filasse et au teint plein de taches de rousseur. »
« — Mon cher jeune ami, dit Mustapha Menier, la civilisation n’a pas le moindre besoin de noblesse ou d’héroïsme.
Ces choses-là sont des symptômes d’incapacité politique. Dans une société convenablement organisée comme la nôtre, personne n’a l’occasion d’être noble ou héroïque. Il faut que les conditions
deviennent foncièrement instables avant qu’une telle occasion puisse se présenter. Là où il y a des guerres, là où il y a des serments de fidélité multiples et divisés, là où il y a des
tentations auxquelles on doit résister, des objets d’amour pour lesquels il faut combattre ou qu’il faut défendre, là, manifestement, la noblesse et l’héroïsme ont un sens. Mais il n’y a pas de
guerres, de nos jours. On prend le plus grand soin de vous empêcher d’aimer exagérément qui que ce soit. Il n’y a rien qui ressemble à un serment de fidélité multiple ; vous êtes conditionné
de telle sorte que vous ne pouvez vous empêcher de faire ce que vous avez à faire. Et ce que vous avez à faire est, dans l’ensemble, si agréable, on laisse leur libre jeu à un si grand nombre de
vos impulsions naturelles, qu’il n’y a véritablement pas de tentations auxquelles il faille résister. Et si jamais, par quelque malchance, il se produisait d’une façon ou d’une autre quelque
chose de désagréable, eh bien, il y a toujours le soma qui vous permet de prendre un congé, de vous évader de la réalité. Et il y a toujours le soma pour calmer votre colère, pour vous
réconcilier avec vos ennemis, pour vous rendre patient et vous aider à supporter les ennuis. »
Le soma, le calmant des esprits instables… dormez heureux citoyens,
dormez…
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